barrer2 v. tr.
les citations
〈Surtout Indre, Cher, Allier, Haute-Saône, Doubs "faire des signes, en part. des signes de croix accompagnés de prières et de formules magiques sur (une blessure ou une brûlure quelconque, une affection cutanée, une douleur) dans l'intention de (la) guérir". Synon. région. lever*. – Barrer le mal de dents, les dartres, les brûlures.
1. Remarquez qu'aujourd'hui encore, il y a des personnes qui ont la réputation de barrer les dartres. Ainsi on prétend qu'une de mes voisines… Enfin ! Mais ceux qui y croient ils aiment pas trop en parler ; c'est d'ailleurs des gens qui croient en général. Ceux qui croient à rien, les athées, ils vont pas trouver les guérisseurs, à mon avis. (R. Aurembou, Il était une fois… le Bourbonnais, 1983 [témoignage recueilli en 1980], 134.)
2. Le « barreur » [v. ci-dessous] « barrait » […] les dartres, l'eczéma, les verrues, les brûlures, les maladies des yeux, les entorses, les coliques […]. (ALFC, 1984, t. 3, 1139 compl.)
3. Elle s'est brûlée à la main avec de l'huile bouillante… Son homme l'a vite conduite près d'un guérisseur qui lui a barré ses brûlures. (DromardDoubs 1991, 26.)
4. La formule au Père Verron, le Jules y la connaissait, mais il avait pas le don, y ne pouvait donc pas passer [= faire passer] ce mal-là. Y me l'a apprise : « Dartre, je te barre. Dartre je te croise. Dartre, je te panse. Au nom du Seigneur Dieu, va-t'en ! » Dans la huitaine les bêtes étaient guéries. (P. Guicheney, On se meurt apprenti, 1997, 60.)
5. Nul doute, le maire rebouteux avait un « truc », un secret pour mettre un terme à « tout ça ». – Tu barres bien les brûlures, tu fais même tourner le vent, tu as bien le moyen de chasser les poules du Léon sur mes terres ! (L'Almanach des Auvergnats, 1998, 61.)
6. Elle avait récolté [sic] d'une amie le secret pour barrer entorses et brûlures, par des impositions des mains et des invocations mystérieuses. Elle utilisa rarement ce secret, l'église [sic, avec minuscule] catholique interdisant ces pratiques. (P. Gardot et S. Mandret, Hugier, d'une guerre à l'autre, 1999, 76.)
7. – Oh ! ça ne se voit pas [une brûlure à la paupière]. / – Oui, c'est maman qui l'a barrée. (Femme, 27 ans, formation universitaire, originaire du Doubs, Belfort, 13 janvier 2000.)
— Le compl. d'obj. désigne la personne à guérir.
8. Faire trois fois le tour en prononçant ces paroles et dire « Bare [sic], je te bare », en faisant trois fois le signe de la croix. (Témoignage recueilli en 1963 à Melisey [Haute-Saône], par J.-Chr. Demard, Traditions et Mystères d'un terroir comtois au xixe siècle, 1981, 519.)
9. Naguère (certaines personnes le font peut-être encore) on faisait barrer systématiquement les tout jeunes enfants contre les convulsions (épilepsie). (LagardeCérilly 1984, 34.)
V. encore s.v. lever, ex. 33.
● Au part. passé /adj.
10. […] elle avait eu une forte fièvre et sa mémé Marie regretta qu'elle ne fût pas barrée contre les convulsions, ce fléau tant redouté. (S. Lavisse, Un siècle de vie à l'ombre de Tronçais, 1995, 79.)
Bourbonnais, Franche-Comté barrer le mal loc. verb. "faire des signes sur la partie du corps malade pour le guérir" (DuchetSFrComt 1993).
11. En dehors de ces remèdes, avant de consulter le médecin, on dispose encore d'autres moyens. On peut faire la prière et barrer le mal par des prières magiques ou recourir au sorcier. (GagnonBourbonn 1982 [1948], 224.)
— Emploi abs.
12. […] il avait le secret ! Le pouvoir secret de son aïeule ! Ce don qui quelquefois saute plusieurs générations pour réapparaître bien mystérieusement au hasard de la descendance. Sans doute, comme son arrière-grand-mère, il pourrait barrer. (P. Arnoux, Les Loups de la Mal' Côte, 1991, 202.)

dérivés.
1. barrage n. m. "action de barrer". Prières de barrage. « En général, les rebouteux procèdent au barrage du mal par les gestes et la prière appropriés puis ils ajoutent des massages, souffles, pressions ou prescriptions selon leur spécialité » (GagnonBourbonn 1982 [1948], 225) ; « Le forgeron était un homme important dans le village. […] Parfois même c'était un homme assez mystérieux, doué de “pouvoirs”. Au hasard de mes tournées, j'en ai rencontré un qui avait celui de guérir du “carreau”, une maladie des enfants qui leur rendait le ventre dur et gonflé. On étendait un linge sur l'enclume ; on y plaçait l'enfant. Le forgeron récitait une prière de “barrage” et frappait trois coups de marteau » (A. et J.-Chr. Demard, Un homme et son terroir, 1978, 49).
2. barreur n. m. "personne qui a le don de barrer". Stand. guérisseur. Formules de barreurs. « Le barreur (telle était dans les Vosges saônoises l'appellation de celui qui pratiquait la médecine populaire), homme ou femme, était un personnage respecté dans la montagne ; tous ses secrets et ses formules paraissaient mystérieux aux non initiés » (J.-Chr. Demard, Traditions et mystères d'un terroir comtois au xixe siècle, 1981, 451-452) ; « Le barreur (le seul, semble-t-il, qui exerce encore aujourd'hui) était celui qui pratiquait la médecine populaire, mais cette médecine faisait souvent appel à la magie et à la religion. Les pratiques des barreurs, entourées de mystère et transmises dans le plus grand secret (la plupart du temps de façon héréditaire), leur permettaient de soigner certaines maladies du bétail comme des humains. Beaucoup de remèdes commençaient par une conjuration du mal au nom de Dieu […] » (Cl. Royer, dans P. Gresser et al., Franche-Comté, 1983, 139) ; « Le “barreur” était celui qui guérissait, ou prétendait guérir par des prières, des conjurations » (ALFC 1139 compl., 1984) ; « – […] les Savonnet n'étaient pas sorciers, mais barreurs, ils étaient barreurs ! » (P. Arnoux, Les Loups de la Mal' Côte, 1991, 260) ; v. encore ci-dessus ex. 2 et s.v. lever, ex. 33.
◆◆ commentaire. Emploi spécialisé de fr. barrer v. tr. "marquer d'une barre", qui évoque euphémiquement le signe de croix mais rappelle aussi des usages tels barrer qqc. "s'y opposer", barrer qqn "l'empêcher d'agir à sa guise" (TLF). Sur le verbe se sont formés un nom d'agent dérivé en ‑eur et un nom de procès dérivé en age. Des attestations dialectales de cette famille ont été relevées en Bourgogne (Yonne, Puys. ; v. FEW), en Franche-Comté (v. FEW mais surtout ALFC 1139, compl. ; GrandjeanFougerolles 1979), dans le Centre (v. JaubertCentre 1864a ; FEW ; ALCe 848 [Indre, Cher, Allier] ; ALCe 850*, pt 34 pour le type ⌈ barreux ⌉ [Cher]) et jusqu'en Touraine (DavauParlTour 1979 s.v. bârrer). En français, on retrouve le verbe (et ses dérivés) dans le Centre et en Franche-Comté (première attestation : BrunetFranchesse 1937 cite « […] un homme qui barrait les maux de gorge d'enfants » dans É. Guillaumin [Ygrandes (Allier)], La Vie d'un simple, 1904). Les exemples illustrant ces mots étant presque tous à l'imparfait, on peut supposer que ces derniers sont vieillis et survivent essentiellement comme termes d'ethnologie.
a "Charmer un mal quelconque, lorsque, par remède ou sortilége, […] on arrête subitement les progrès de ce mal" s.v. barrer.
◇◇ bibliographie. FEW 1, 259ab, *barra II 6 ; DuraffVaux 1941 dans la métalangue ; DromardDoubs 1991 et 1997 ; ColinParlComt 1992 ; VurpasMichelBeauj 1992 ; DubuissBonBerryB 1993 ; DuchetSFrComt 1993 ; ChambonÉtudes 1999, 241.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance : Allier, Cher, Indre, 80 % ; Loir-et-Cher (sud), 30 %. (barreur) Allier, Cher, Indre, 80 % ; Loir-et-Cher (sud), 30 %.