conscrit, ‑ite n.
les citations
I. 〈Surtout Allier, Bourgogne, Haute-Saône, Doubs, Jura, Haute-Savoie, Savoie, Ain, Rhône (Beaujolais), Loire (Poncins), Drôme, Provence, Creuse usuel "personne née la même année qu'une autre, dans un village donné". Stand. fam. la classe. Synon. région. classard*. – C'est ma conscrite (P. Antoine, La Malatière, 1951, 100 ; RouffiangeMagny 1983). Son père était mon conscrit (J.-Cl. Libourel, Le Secret d'Adélaïde, 1999 [1997], 57). Être conscrit avec quelqu'un. Le banquet des conscrits.
1. […] il était en train de jouer aux boules sur le terrain de l'Allée des Pins avec Homère, son conscrit, qui est boucher de son état […]. (Y. Audouard, Ma Provence à moi, 1968, 31.)
2. Réaction de M. B. M…, fixé à Paris pendant 35 ans et revenu au pays, vis-à-vis d'un de ses conscrits, en 1971 : « je te permets pas de m'appeler Benoît ou de dire le père M… en parlant de moi : tu me diras Monsieur, comme je te dis, et tu me causeras français : on n'a pas gardé les cochons ensemble » : et justement, si… (M. Gonon, « État d'un parler franco-provençal dans un village forézien en 1974 », Ethnologie française 3, 1973, 286, n. 10.)
3. Les porteurs [lors des enterrements] étaient en priorité les conscrits ou conscrites du défunt […]. (GrandjeanFougerolles 1979, 254.)
4. « Avec élan ou sans élan ? » disait Vincent, avant de nous lancer notre part, ce qui faisait se récrier la Valérie, une conscrite de ma grand-mère : « On ne joue pas avec le pain ! » (Th. Bresson, Le Vent feuillaret. Une enfance ardéchoise, 1980, 199.)
5. Un rapide adieu à ce coin de Creuse où j'ai laissé tant de moi-même, des poignées de main à mes deux vieux « conscrits » qui sont venus me dire bonjour, et je m'éloigne. (G. Thévenot, Une vie de Creusois, 1981, 9.)
6. La maman […] a tout entendu et sourit sans effusion, c'est sa manière à elle. On dirait qu'elle veut rester sévère en toute occasion. « Elle rit quand elle se brûle », disent encore ses « conscrits ». (A. Mante, Le Temps s'élève, 1995, 114.)
7. La messe [de sépulture, au Grand-Bornand, Haute-Savoie] a été co-célébrée [sic pour concélébrée] par M. le Curé Michel Baud, le chanoine Blanchet, conscrit du défunt et avec le concours de la chorale « La Pastorale ». / L'ont accompagné à sa dernière demeure une foule nombreuse dont deux de ses conscrits […]. (Le Dauphiné libéré, éd. Annecy & Rumilly, 21 février 1998, n. p.)
8. Ils sont conscrits et ont tous deux 80 ans. Suzanne Clerc-Renaud et Noël Berlioz vivent à Mognard (Savoie) au nord d'Aix-les-Bains. (J.-N. et Ph. Deparis, La Place du village, 1998, 151.)
● Comme terme d'adresse. V. ici ex. 9 ; classard, ex. 2.
courir les conscrits loc. verb. "parcourir le village pour recueillir des fonds qui seront consommés en une fête mémorable" (RouffiangeMagny 1983).
9. Il avait couru les conscrits avec mon grand-père qui, pour cette raison, ne lui adressait jamais la parole sans l'interpeller par un : « Ô conscrit ! » […]. (H. Vincenot, La Billebaude, 1978, 31.)
Ain, Rhône (Beaujolais) "personne ayant 20, 30, 40… ans dans l'année". Le voisin a soixante ans, il va être conscrit cette année (VurpasMichelBeauj 1992). En 1990, il y a eu beaucoup de conscrits (FréchetMartAin 1998).
10. Tous les hommes de Villefranche qui fêtent un anniversaire multiple de dix sont dits conscrits. Ils font partie des classes de l'année (classes en 3, en 4, en 0, etc…) et disposent de plusieurs moyens pour célébrer leur état de conscrit. (M. Bozon, Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province [Villefranche-sur-Saône, Rhône], 1984, 153.)
V. encore s.v. classard, ex. 3.
faire les conscrits loc. verb. "faire la fête des classes". V. s.v.v classard, ex. 3, VurpasMichelBeauj 1992 et FréchetMartAin 1998.
remarques.
1. Les rites et les festivités qui, dans les campagnes, accompagnaient le conseil de révision et le départ des conscrits au régimenta se sont fortement estompés ces dernières décennies. Mais, libérées de la référence au contexte militaire, les classes d'âge des régions considérées continuent, sous le nom de conscrits ou de classards* d'organiser diverses festivités ou rencontres conviviales (parfois même entre villages voisins)b et le terme y connaît une vitalité beaucoup plus forte que dans le reste de la France, entretenue par ces manifestations.
2. conscrine n. f. Ardèche "(synon. de conscrite)". « Autour de ce groupement de jeunes, un ensemble de coutumes où les jeunes filles – les conscrines – n'étaient point oubliées » (M. Carlat, dans M. Carlat, L'Ardèche, 1985, 366) ; cf. FréchetAnnonay 1995. – Féminin refait en occitan (v. DufaudLLouvesc 1986 s.v. conscrin, a) – et repassé en fr. région. – sur l'emprunt au fr. conscrit [-i], dans la zone où ‑n roman final tombe et où l'on a fi "fin", fina "fine", etc.
a V., par exemple, Michel Bozon, Les Conscrits, Paris, Berger-Levrault, 1981 et Christian Hongrois, Faire sa jeunesse en Vendée, Maulévrier (Maine-et-Loire), Hérault-Éditions, 1988.
b Ainsi : « Les liens d'amitié qui les unissent sont tellement anciens que les conscrites et conscrits de la classe 47 des communes de Saint-Alban-d'Ay, Saint-Romain-D'Ay et Roiffieux ne se rappellent plus exactement à quelle année remonte leur première rencontre, plus de vingt ans. / Jean Julliat de Saint-Alban-D'Ay […] nous précisait que les conscrits se retrouvaient deux fois par an à l'occasion des rois et en septembre » (Le Réveil du Vivarais et de la Vallée du Rhône, 15 septembre 1997, 15). V. encore s.v. classard, ex. 7.
II. Au m., le plus souvent au pl. 〈Surtout Bourgogne, Haute-Marne, Ain, Rhône, Loire, Isère, Drôme, Ardèche (Annonay) usuel "grappe de raisin encore verte au moment de la vendange". Stand. verjus.
11. […] les petits raisins verts ne devaient pas être cueillis, certes. On avait coutume, jusque vers 1945-1950, de les grappiner, de les grappeter quand ils avaient pris meilleure couleur pour en faire de la piquette. Personne ne se donne plus cette peine : les conscrits font la joie des étourneaux et des grives. (M. Gonon, Études foréziennes 8, 1976, 83-84.)
12. Sur les vignes [à Mercurey, Saône-et-Loire], de nombreux « conscrits » sont demeurés, que grappillent les enfants et les maraudeurs d'un jour. Autrefois, dit-on, ces « conscrits » avaient leurs glaneuses qui, avec eux, faisaient le vin des pauvres sur cette terre riche. (Le Monde, 19 novembre 1988, 15.)
□ En emploi métalinguistique.
13. Le français local appelle conscrits les petites grappes encore vertes au moment des vendanges et qu'on laisse sur le cep. (P. Gardette, Atlas linguistique et ethnographique du Lyonnais, 1950, t. 1, marge de la carte 208.)

◆◆ commentaire.
I. Frm. conscrit "l'un des hommes d'une classe d'âge inscrit sur les rôles de la conscription" (dep. 1789, v. TLF) est un terme aujourd'hui en recul en raison des transformations de la société. La qualité de conscrita, à laquelle était souvent attachée une certaine importance (depuis la transformation du service militaire tiré au sort en service obligatoire), surtout dans les campagnes, devient obsolète et avec elle des locutions comme être le conscrit de qqn (DromardDoubs 1991 ; PotteAuvThiers 1993), faire les conscrits (TLF « région. » "passer de maisons en maisons (dans le village) pour boire et manger au retour du conseil de révision"), courir les conscrits (Bourgogne) ou encore l'emploi de conscrit comme terme d'adresse. Mais si cette qualité de conscrit est ou était habituellement considérée comme transitoire, elle est parfois envisagée comme permanente : c'est le cas dans une vaste aire (principalement nord, est et sud de Lyon), où cette extension de sens de conscrit est une innovation régionale caractéristique et où faire les conscrits offre un sens bien différent.
II. Probablement par métaphore du précédent (« On les appelle ainsi, nous dit un témoin, “parce qu'ils sont jeunes” » ALLy 208 ; cf. Dumas ColloqueDijon 1976, 48-49), cette innovation régionale est documenté dep. 1873 (« Ceux [les raisins] qui ont échappé aux atteintes des gelées du printemps, sont gros comme des pois, tandis que les conscrits, ou grappes sorties des bourgeons adventices après la gelée, sont presque microscopiques » Bien public de Dijon dans le Journal Officiel du 2 août, cité dans LittréSuppl). Son usage, restreint selon les lexicographes d'abord à Dijon (LittréSuppl, Lar 1878), puis élargi à la Bourgogne (Fén 1970, Quillet 1990), s'observe en fait dans plusieurs zones viticoles de l'Est, depuis la Champagne (Haute-Marne) jusque dans la vallée du Rhône (Drôme, Ardèche). Le terme semble notamment en usage dans les milieux viticoles du Rhône (où il est attesté dep. 1894, PuitspeluLyon s.v. aigrat) et de la Loire (« usuel », VurpasMichelBeauj ; « usuel, même pour les non-vignerons », GononPoncins) et aussi dans l'Isère (« terme technique constant », TuaillonVourey 1983), mais il est parfois signalé comme en recul (ainsi à Villeneuve-de-Marc et dans le Pilat) ; on en relève quelques traces dans ALIFO 234 pt 66 (LoiretSE) et ALLCe 352 pts 25 (CherE), 41 (CherSE) et 48 (IndreSE). Le type lexical se retrouve dans les patois frpr., notamment dans le Lyonnais (ALLy 208), l'Isère et en Savoie (FEW).
a Le terme est relevé, avec d'étranges définitions dans BrasseurNantes 1993 "personne née la même année" et BlanWalHBret 1999 « adj. être du même âge ».
◇◇ bibliographie. PuitspeluLyon 1894 (2 ; d'après SalmonVigne) ; Mâcon 1926 (2) ; BaronRiveGier 1939 ; DuraffGloss, § 5297 « Conscrit, conscrite, qui est de la même classe, de la même année de naissance » (dans la métalangue) ; VincenzCombeL 1974, 61 (2) ; GononVigneForez 1976, 147 (2) ; MartinRoisey 1976, 155 (2) ; SalmonVigneLyonnais 1976, 170 pl. (2) ; ManteIseron 1980 (2) ; RouffiangeMagny 1983 (1) ; TuaillonVourey 1983, pl. (2) ; GononPoncins 1984, pl. (2) ; RobezVincenot 1988 (1) ; MartinPilat 1989 (2) ; RouffiangeAymé 1989 (1) ; DromardDoubs 1991 (1) ; TavBourg 1991 (2) ; VurpasMichelBeauj 1992 (1 et 2) ; BlancVilleneuveM 1993 (2) ; PotteAuvThiers 1993 (1) ; TamineChampagne 1993 (2) ; VurpasLyonnais 1993 (2) ; FréchetAnnonay 1995 conscrine et conscrit (2) ; LaloyIsère (2) ; FréchetDrôme 1997 (2) ; FréchetMartAin 1998 (1 et 2) ; Lorraine (2), comm. A. Litaize ; ALLy 208 ; ALIFI 234 ; ALCe 352 ; FEW 2/2, 1060b conscribere.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance : (I) Savoie, Haute-Savoie, 100 %.