darne adj. et n. f.
les citations
Champagne, Ardennes fam.
1. Adj. (en fonction d’attribut). Souvent dans le syntagme tout darne.
— [En parlant d’une personne]
"pris d’étourdissement, de vertige, de malaise". Il faut que je m’assoie, je me sens toute darne (TamineArdennes 1992). Quand je me suis relevé, j’étais tout darne (TamineChampagne 1993).
1. Il y a quelques années, je me trouvais dans un petit village du sud des Ardennes, au chevet d’une vieille dame qui menait contre son médecin un rude combat. C’était en plein hiver ; le froid était sibérien.
La vieille dame, farouche comme la forêt d’Argonne toute proche, ne voulait pas reconnaître qu’elle était malade. Elle consentait à des étourdissements, mais à rien d’autre. Elle pensa enfin avoir trouvé l’argument qui lui rendrait la paix en décourageant l’adversaire : « Je vais vous dire, moi, ce que j’ai : je suis darne. » Le médecin ne marqua aucun étonnement et, à ma surprise, lui répondit avec l’accent si particulier du pays : « Bé, oui, là, vous êtes darne, je le vois bien. » […]
Et le débat tournait autour de deux phrases répétées, avec quelques variantes, inlassablement : « Je suis darne, ce n’est rien ; vous pensez, à quatre-vingt-quatre ans j’en ai vu d’autres. » Et le médecin : « Vous êtes solide, c’est entendu, mais enfin quand on est darne il faut faire attention et se laisser soigner. » (P. Agron, dans Vie et langage, 1962, 159-160.)
□ Avec un commentaire métalinguistique incident.
2. « […] il s’agit d’un jeu d’enfant, auquel je me suis jadis livré moi-même : on ferme les yeux et on appuie dessus, ce qui fait voir des taches lumineuses qui changent sans cesse. On se trouve ensuite tout darne, sensation voisine de celle du vertige. Essayez vous-même. » (Ch. Bruneau, à propos du vers de Rimbaud « Et pour des visions écrasant son œil darne », Lettre à A. Dauzat, citée par ce dernier dans Le Français moderne, n° 19, 1945, 206.)
□ En emploi métalinguistique.
3. Ni « vertige », ni « étourdissement », ni « éblouissement » ne traduisent très exactement l’état de celui qui est darne. On est darne après avoir été en butte aux criailleries d’une bande d’enfants, aux bavardages et aux coq-à-l’âne d’une commère. Je suis toute darne, dans certains cas, peut être synonyme de « je suis toute drôle », « je ne suis pas dans mon assiette ». (Ch. Bruneau, « Le Patois de Rimbaud », dans La Grive, n°53, avril 1947, 4.)
"ivre".
● au fig. "qui n’a pas toute sa raison". Stand. inconscient, fou. Synon. région. cabourd*, calu*. – Emploi subst. C’est un vrai darne (TamineArdennes 1992).
— [En parlant d’un mouton] "atteint du tournis".
□ En emploi métalinguistique.
4. « Etre darne », avoir des vertiges. Se dit aussi des moutons qui ont le tournis. (Ch. Bruneau, à propos du vers de Rimbaud « Et pour des visions écrasant son œil darne », Lettre à A. Dauzat citée par ce dernier dans Le Français moderne, n° 19, 1945, 206, n. 1.)
5. Inconnu au français, et je le regrette, darne est un mot très expressif. Il s’applique proprement aux moutons atteints du « tournis » ; l’animal, pris de vertige, tourne sur lui-même et s’abat. (Ch. Bruneau, « Le Patois de Rimbaud », dans La Grive, n° 53, avril 1947, 3-4.)
2. N. f. "étourdissement, vertige, malaise".

◆◆ commentaire. Darne est un régionalisme appartenant à une famille implantée dans le Nord et dans l’Est dep. le Moyen Âge, des domaines picard et wallon à la Bourgogne du nord (cf. esdarnele et esdarnie dans TL ; esdarnis Jd’OutrMyrG, ccxx ; darnerie PassSemur dans FEW) ; il est encore « attesté dans toute la Champagne et la Lorraine » en 1954 (J. Babin, Les Parlers de l’Argonne, § 332). C’est à Rimbaud, qui lui a donné ses lettres de noblesse (« regard darne », « œil darne », 1871, Frantext), que le terme doit de figurer dans les dictionnaires généraux contemporains, avec la mention « dialect. » (GLLF), « région. » (Rob 1985), « surtout en Champagne et en Lorraine » (TLF), qui citent le même exemple du poètea. Bien ancré dans l’usage ardennais et champenois, l’adjectif (également présent en patois, surtout sous la forme derne) y connaît diverses nuances sémantiques.
a Le terme est traité à la hâte dans Cl. Jeancolas, Le Dictionnaire Rimbaud, Paris, Balland, 1991, avec la marque « patois ardennais » et sans mention de l’article de Ch. Bruneau.
◇◇ bibliographie. GrosleyTroyes 1761 « Darne, étourdi avec éblouissement » ; SaubinetReims 1845 derne ; BourquelotProvins 1868 "celui qui est dans un état d’éblouissement" ; RaillietReims 1930 ; Demaison dans Travaux de l’Académie nationale de Reims 149 (1933-34), 99-102 (= R 62, 426) ; Y. Pougnard, « Darne et la théorie du voyant » MélMichaëlsson 1952, 389-393 ; RLiR 42 (1978), 169 derne "qui a le vertige" (Champagne) ; J. Chaurand « Langage et terroir dans Le Roi dort [1933], roman de Charles Braibant », Parlure 2, 1986, 13-14 ; BruneauMsArdennes [darn] "étourdi" ; Vie et langage 1954, 383-384 et 1962, 159-160 ; CrouvChampagne 1975 derne f. ; TamineArdennes 1992 ; TamineChampagne 1993 ; FEW 15/2, 54a-b, *darn-.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance : ("pris d’étourdissement") Meuse (nord), 100 % ; Ardennes, 90 % ; Marne, 45 % ; Aube, 30 % ; Haute-Marne, 25 %. ("fou") Ardennes, 15 % ; Aube, Marne, Haute-Marne, Meuse (nord), 0 %.