déjeuner v. intr. ; n. m.
les citations
Nord, Pas-de-Calais, Picardie, Normandie, Basse Bretagne, Sarthe, Maine-et-Loire, Eure-et-Loir, Loiret, Lorraine, Côte-d’Or, Haut Jura, Haute-Savoie, Savoie, Ain, Rhône, Ardèche, Haute-Loire (Saugues), Loire, Isère, Drôme, Hautes-Alpes, Provence, Languedoc, Auvergne, Limousin, Aquitaine Souvent vieillissant
1. V. intr. "prendre le repas du matin, le premier repas de la journée". Elle arrivait aux alentours de neuf heures et commençait par déjeuner (A. Paraillous, Le Chemin des cablacères, 1998, 242).
1. – Eh bonjour. Tu veux déjeuner ?
– Je dis pas non.
Elle versa le café chaud qu’elle avait préparé spécialement pour lui et mit sur la table un pichet rempli de lait. (J. Anglade, Une pomme oubliée, 1969, 236.)
2. Pour déjeuner, il lui fallait sa demi-heure ; ensuite, il travaillait jusqu’à midi et remontait pour dîner*. (L. Chaleil, La Mémoire du village, 1989 [1977], 186.)
□ En emploi métalinguistique ou autonymique.
3. Je précise que, chez nous, on déjeune, on dîne* et on soupe*. (P. Gougaud, L’Œil de la source, 1978, 29.)
4. Chez nous, au lever on prend le café, vers neuf heures on déjeune […]. (M. Stèque, La Tour de Siagne, 1981, 147-148.)
remarques. Donné avec la marque « autref. » dans GLLF 1972, « vx, région. » dans TLF et « Belgique, Suisse » dans Lar 2000, l’emploi du verbe en ce sens est toutefois présenté sans marque dans Rob 1985 et NPR 1993-2000 (v. encore commentaire ci-dessous et n. c). Il est concurrencé par le verbe petit-déjeuner (« par plaisant. » selon TLF ; « fam. » selon Rob 1985, NPR 1993-2000 et Lar 2000) et la périphrase prendre le petit-déjeuner.
2. N. m. "repas du matin, premier repas de la journée ; mets composant ce repas". Stand. petit-déjeuner.
5. Las de suer et de se retourner, Pinguet venait de se lever et, en pantalon lâche de flanelle, ses bretelles en serpent autour des reins, il tentait de raser sa dure barbe grisonnante, tout en surveillant le lait qui chauffait pour le déjeuner de Madame : deux corvées en même temps, ce qui est beaucoup, même pour un inspecteur de la Police Mobile. (P. Lebois, La Flache aux écureuils, 1971, 156.)
6. Ma mère se levait avec le jour d’été et bien avant celui d’hiver. Elle commençait par mettre soigneusement sa coiffe, opération qu’elle avait appris à réussir dès l’âge de six ans, faisait la pâtée du cochon, trayait la vache, préparait le déjeuner des petits, les faisait se lever, les envoyait à l’école […]. (P.-J. Hélias, Le Cheval d’orgueil, 1975, 31.)
7. Du pain grillé, du beurre, du miel et même de la confiture font de ces déjeuners une petite fête, prémices d’une journée trop courte. (R.-A. Rey, La Passerelle, 1976, 164.)
8. Ce n’est pas votre mari qui vous monterait votre déjeuner au lit comme votre mère, ma petite fille… (H. Pollès, Sophie de Tréguier, 1983, 131.)
9. On se dirigeait vers la « maison », la pièce commune, où attendait le déjeuner (à la chandelle souvent) : rillettes, fromages de bique, beurre salé, cidre, café et, bien entendu, la goutte. (G. Chevereau, Une enfance à la campagne, 1988 [1987], 99.)
10. Laissant les hommes, chacun à son poste de travail, elle entre dans sa cuisine. Le déjeuner est fini. Maintenant, elle doit préparer le dîner*. Midi sera vite arrivé. (Ch. Briand, La Batteuse, 1991, 33.)
□ En emploi métalinguistique.
10. Lorsque nous arrivions chez mon père, la table était mise pour ce que tout Provençal modeste appelle le « déjeuner ». (M. Stèque, La Tour de Siagne, 1981, 147.)
11. Comme dans tout le Nord, le déjeuner se prend le matin, le dîner* à midi, le souper* le soir. (PouletPicard 1987, 151.)
V. encore s.v. chabrol, ex. 12.
remarques. La conscience du caractère non standard de l’emploi a pu entraîner chez certains auteurs la création de syntagmes dans lesquels l’heure du repas est précisée, ainsi déjeuner de huit heures dans l’ex. suivant : « Le pépé avait toujours préparé une table bien garnie. La charcutaille, les tomates en salade, le sarassou [= fromage maigre obtenu par la cuisson du babeurre] qui fait les hommes forts, le chevreton* et la fourme* formaient la matière solide du déjeuner de huit heures, en attendant le dîner* de midi un quart si Victor ne s’attardait pas au concours de belote chez Catouès où la Marthe servait vin rouge, anis et quinquina » (R. Sabatier, Les Noisettes sauvages, 1983 [1974], 140).

◆◆ commentaire. Archaïsme ; maintien dans plusieurs normes régionales d’un emploi qui fut général en français jusqu’à la fin du 18e s. C’est à cette époque que l’heure du second repas de la journée (v. dîner à la nomenclature) commença à connaître, à Paris, un déplacement de plus en plus accentué vers la fin de l’après-midi et le début de la soirée ; par ricochet, le premier repas de la journée s’est dédoublé, donnant lieu à un repas très léger pris au lever, et à un autre beaucoup plus substantiel pris en fin de matinée, ce qui entraîna l’apparition de nouvelles lexies complexes : cf. d’une part petit déjeuner (dep. 1816, Maine de Biran, Journal, t. 1, p. 203 ; cf. encore Las Cases 1823, Balzac 1843 et 1846, Flaubert 1845, Daudet 1872, Goncourt 1890, etc.)a, déjeuner du matin (1816-1963, Maine de Biran, Journal, t. 1, p. 183 ; une vingtaine d’att. dans Frantext), premier déjeuner (1830-1938, Stendhal, Le Rouge et le Noir, p. 190 ; une vingtaine d’att. dans Frantext), premier déjeuner du matin (P. Loti, 1886 ; MenonLecotté, 1954), petit déjeuner du matin (1900-1945, quatre att. dans Frantext) ; cf. d’autre part déjeuner dînatoire (SchneiderRézDoubs 1786 ; Féraud 1787 ; ca 1800 AnonymeHippolyteF ; 1803, Boiste et 1808, Grimod de La Reynière, dans DDL 34 ; 1810, Molard, TLF ; LeGonidecBret 1819 ; JBLGironde 1823 ; Lar 1870), déjeuner à la fourchette (1803, v. Höfler Z 84, 306 ; 1819, v. Grafström RLiR 55, 140 ; 1825, Brillat-Savarin ; 1853, Stendhal ; Littré 1863 ; Lar 1870), second déjeuner (1813-1923, B. Constant, Journaux intimes, 1816, p. 382 ; treize att. dans Frantext), grand déjeuner (1821-1964, Michelet, Journal, p. 129 ; une vingtaine d’att. dans Frantext), déjeuner de midi (1834-1989, Balzac, Eugénie Grandet, p. 98 ; quatorze att. dans Frantext). Cette évolution de la pratique sociale fut à l’origine un phénomène strictement parisien, qui n’a été suivi, avec quelque retard, que dans les grandes villes françaises ; à la campagneb et en dehors du pays, l’ancien microsystème lexical déjeuner / dîner / souper s’est maintenu avec une certaine vitalité, même si le nouveau système petit déjeuner / déjeuner / dîner – qui dans plusieurs régions s’y est superposéc – est devenu le seul emploi non marqué du français de référence et fait partie de la compétence à tout le moins passive de nombreux francophones. Il est difficile d’évaluer avec précision l’usage réel de l’ancienne terminologie dans le français des régions de France.
Les enquêtes DRF 1994-96 ont permis de relever des pourcentages de connaissance supérieurs à 90 % dans le Nord et la Picardie, la Basse-Normandie, la grande région Rhône-Alpes, les Alpes-Maritimes et le Midi pyrénéen ; en Provence, près de 70 % des témoins ont aussi déclaré connaître cet emploi. On ne sait malheureusement pas toujours si les réponses des enquêtés reflètent leur compétence active ou seulement passive. En outre, le fait que le verbe, contrairement au substantif, ne soit pas véritablement marqué dans certains contextes à interprétation univoque (quoi qu’en disent certains dictionnaires, v. Rem. ci-dessus), rend encore plus ardue l’interprétation de ces résultatsd. Voici la liste des sources de français régional où nous avons relevé le mot, parfois accompagné de marques d’usage ou de brefs commentaires : MédélicePrivas 1981 s.v. souper ; RouffiangeMagny 1983 ; DuraffHJura 1986 s.v. dîner ; CanadRom 1, p. 36 (Br. Horiot sur l’usage lyonnais)e ; MartelProv 1988 ; MartinPilat 1989 « usuel » ; LepelleyBasseNorm 1989 « usuel » ; BrasseurNorm 1990 ; LanherLitLorr 1990 ; CartonPouletNord 1991 ; BlanchetProv 1991 ; BoisgontierAquit 1991 « déjeuner "repas du midi" progresse dans les villes » ; BoisgontierMidiPyr 1992 « on ne parle guère du petit déjeuner » ; VurpasMichelBeauj 1992 « usuel » ; FréchetMartVelay 1993 « usuel » ; LepelleyNormandie 1993 ; BlancVilleneuveM 1993 « usuel » ; MichelNancy 1994 « usuel » ; M. de Certeau et al., L’invention du quotidien, éd. 1994, t. 2, 377 « parler populaire de la région lyonnaise » ; QuesnelPuy 1994 s.v. dîner « comme au grand Siècle » ; RobezMorez 1995 « usuel » ; FréchetAnnonay 1995 « usuel » ; LaloyIsère 1995 ; SalmonLyon 1995 ; MazodierAlès 1996 ; FréchetDrôme 1997 « usuel » ; FréchetMartAin 1998 « usuel » ; SchortzSenneville 1998 ; BlanWalHBret 1999 « peu fréquent, rural » ; MoreuxRToulouse 2000 « régionalisme général, y compris chez nos informateurs jeunes, dont 3 sur 4 déclarent l’utiliser en alternance avec petit déjeuner ».
L’ensemble de ces données (enquêtes, glossaires, attestations littéraires [v. ci-dessus]) permet de tracer une aire septentrionale englobant la Normandie (et quelques points isolés dans l’Ouest), la Picardie, le Nord (en contiguïté avec la Wallonie) et la Lorraine, ainsi qu’une très vaste aire méridionale allant du Jura et de la Savoie à l’est (en contiguïté avec la Suisse romande) jusqu’à l’Aquitaine à l’ouest, en passant par le Lyonnais, la Provence, plusieurs points sud- et nord-languedociens et la région Midi-Pyrénéesf. Parmi les grandes villes de France, seules Nancy et Lyon pratiquent encore sporadiquement l’ancien système. Les sources à notre disposition pour les villes de Marseille et Bordeaux ne mentionnent pas cet usage. Il est permis de supposer que, d’une manière générale, l’usage rural est resté assez fidèle à l’ancienne terminologie, à tout le moins en dehors de la grande région parisienne, même dans les zones pour lesquelles on ne dispose d’aucune donnée positive sur le sujet ; dans les villes, en revanche, l’usage parisien a été « parachuté » avec succès presque partout en s’étendant sur les zones environnantes ; il s’est en outre imposé partout en France dans la langue de l’hôtellerie et de la restauration, ce qui ne manque pas d’exercer une forte pression sur l’emploi archaïque. On notera que déjeuner dans le sens qui nous intéresse ici est tout à fait courant en Belgique (PohlBelg 1950 ; MassionBelg 1987 ; Belg 1994 ; DelcourtBelg 1998 ; LeboucBelg 1998 ; d’où JouannetRwanda 1984), en Suisse (Pierreh ; GPSR 5, 223a-225a ; Lengert 1994 ; DSR 1997) et en Amérique du Nord (MassignonAcad 1962 ; ALEC, q. 178 ; DaigleCajun 1984 ; DFPlus 1988 ; DQA 1992)g. La lexicographie française ne rend guère justice à l’extension géographique du mot ; la Suisse et le Canada ne sont mentionnés que depuis peu, et parmi les régions de France seul le Nord est – parfois – pris en compte : GLLF 1972 « autref. » ; TLF « vx, région. » ; Rob 1985 « vieilli ou région. (Nord, Belgique) » ; PLI dep. 1989 « Belgique, Suisse » ; NPR 1993-2000 « vieilli ou région. (Nord, Belgique, Canada) » ; Lar 2000 « Belgique, Suisse, Québec ».
a GLLF et TLF ne donnent pas de première attestation pour ce syntagme ; Rob 1985 le date de Lar 1922. Le DHLF le date de Lar 1866, ce qui est erroné, et découle probablement d’une lecture trop rapide de Rob 1985. Quant à Höfler (Z 84, 308, n. 23), son attestation de 1810 pour petit déjeûner n’est pas seulement, comme il le suppose, un syntagme de discours non figé ; il s’agit en outre d’un autre sens de déjeuner ("service pour le petit déjeuner"), le mot apparaissant dans une énumération de pièces de vaisselle. Pour une première attestation non figée, à une époque où le syntagme ne s’opposait pas encore à la désignation d’un second déjeuner, cf. D. Diderot, Lettres à Sophie Volland, 1762, t. 1, p. 11 : « Mademoiselle Volland, je vous souhaite beaucoup de plaisir, des petits déjeuners bien gais le matin […]. »
b Y compris dans la campagne parisienne avant 1980 (ALIFOms, sauf dans quelques points : 4, 14, 50, 51, 57-60, 63, 64, 73).
c Dans les régions où l’heure des repas n’a pas connu un déplacement graduel comme à Paris, la nouvelle terminologie est venue se superposer puis se substituer à l’ancienne ; il n’y a pas eu glissement de sens, comme ce fut le cas à l’intérieur du français parisien, mais véritable emprunt d’une variété de français à une autre.
d Il est en effet absolument normal, partout en France, de demander à quelqu’un « s’il a bien déjeuné ce matin » ; dans un tel contexte où aucune ambiguïté n’est possible, le recours à la périphrase (« avez-vous pris un bon petit-déjeuner ce matin ») ou à la translation grammaticale familière ou plaisante (« avez-vous bien petit-déjeuné ce matin ») ne s’impose pas.
e « Dans l’esprit d’un Lyonnais, déjeuner = petit déjeuner ; dîner = repas de midi ; souper = repas du soir. Comme les vrais Lyonnais [sic] sont de plus en plus rares, depuis quelques années nous précisons ou faisons préciser : dîner à midi, souper à 19h. »
f Il est évident, au regard de la carte ci-jointe, qu’une enquête complémentaire serait utile pour affiner ces données.
g Pour Saint-Pierre et Miquelon, v. Vox 49/50 (1990/91), 549.
◇◇ bibliographie. FEW 3, 95a-b, disjejunare II 1 ; A. Dauzat, MélHuguet 1940, 59-66 et Vie et Langage 1952, 3-5 ; M. Höfler, Z 84 (1968), 301-8 ; GoosseDîner 1989 ; Å. Grafström, RLiR 55 (1991), 139-140 ; ThibQuébHelv 1996, 339. Les attestations textuelles citées dans le commentaire sont toutes tirées de Frantext.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance : Ain, Hautes-Alpes, Aquitaine, Ardèche, Ariège, Aveyron, Drôme, Haute-Garonne, Isère, Haute-Loire (Velay), Lot, Nord, Pas-de-Calais, Picardie, Savoie, Haute-Savoie, Tarn, 100 % ; Basse-Normandie, 95 % ; Alpes-Maritimes, 90 % ; Loire, 80 % ; Rhône, Tarn-et-Garonne, Var, 65 % ; Bouches-du-Rhône, Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse, 50 %.