mâchurer v. tr.
les citations
1. Saône-et-Loire, Côte-d’Or, Champagne, Ardennes, Vosges (ouest), Franche-Comté, Haute-Savoie, Savoie, Ain, Rhône, Loire, Isère, Drôme, Hautes-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence, Languedoc oriental, Pyrénées-Orientales, Ardèche, Auvergne, Creuse usuel "barbouiller avec un produit noir ou très salissant ; laisser des traces de salissures sur".
1.1. qqn mâchure qqc1 avec qqc2.
1. Le mécanicien et le chauffeur en profitaient pour distribuer quelques baisers et laisser un peu de noir sur une joue ou un corsage. Les filles faisaient semblant de se mettre en colère.
– Gros sale ! Vous m’avez mâchurée ! (Cl. et J. Jeury, Le Crêt de Fonbelle, 1981, 86.)
2. Il écrasa entre ses doigts quelques débris de charbonnille* éteinte et, se servant de ses mains comme d’une truelle, il en mâchura méticuleusement la place de la boîte à sel. (P. Magnan, La Maison assassinée, 1985 [1984], 17.)
1.2. qqc2 mâchure qqc1. Ce papier mâchuré par la mauvaise photocopie qu’on en avait tirée (M. Magnan, Le Parme convient à Laviolette, 2000, 53).
3. […] je file voir Yvon. Chance, il est chez lui. Son précieux tracteur part en biberine [= en morceaux], il ausculte les entrailles du monstre. Du cambouis mâchure ses joues, son front, ses bras. (Cl. Courchay, Quelqu’un, dans la vallée…, 1998 [1997], 293.)
— Par métaph. Voir s.v. bise, ex. 20.
1.3. Emploi pron. Lorraine, Franche-Comté, Ain, Rhône, Loire, Provence "se barbouiller ; se salir". Il s’est tout mâchuré dans la cave (MichelNancy 1994). Pour jouer le rôle du râcle-cheminée dans la crèche, il s’était copieusement machuré la figure avec la suie (DromardDoubs 1997).
4. Elle m’a vue. Elle s’est redressée, s’est essuyé le front. Du coup, elle s’est mâchurée de noir. (Cl. Courchay, Chronique d’un été, 1990, 109.)
Lyon, Haute-Loire (Velay) Au fig. "s’enivrer". Stand. fam., peu usuel se noircir. Synon. région. s’empéguer*.
Lorraine péj. "se maquiller".
5. En deux temps, trois mouvements, j’ai flanqué toute la bande à la porte : les femmes-là n’étaient que des sales coquettes, elles se machuraient les yeux, la bouche et tout et tout, oh ! les peutes* gens ! (G. Chepfer, « La Misquette reprend son auberge », 1942, Textes et chansons, 1983, 157.)
Lorraine, Ain, Rhône, Loire, Drôme, Ardèche (Annonay), Haute-Loire (Velay), Puy-de-Dôme [En parlant du ciel qui se charge de nuages] "se noircir, devenir sombre ; menacer de pleuvoir". Le temps se mâchure, il faut vite rentrer le foin (VurpasMichelBeauj 1992). Stand. se couvrir, se gâter.
6. La journée passa sans que le vent vire à la traverse*, ni que le ciel se mâchure. (L. Gachon, La Première année, 1996 [1973], 166.)
2. Surtout au part. passé / adj.
2.1. "barbouillé de traces, souvent noires ou foncées".
— [En parlant d’une partie du corps, notamment du visage] Souvent dans tout mâchuré. – Te voilà encore tout mâchuré ! (TamineArdennes 1992). Il est machuré comme un ramoneur (MartinPellMeyrieu 1987).
7. […] ramoneurs de jadis, comme on en voyait dans les romans d’Hector Malot, importés directement de Savoie, avec visage mâchuré et marmotte en laisse… (M.-É. Grancher, La Souris de l’abbé Jouvence, 1965, 121.)
8. Moi, je n’avais encore rien touché, et j’étais déjà tout mâchuré. (H. Bonnier, L’Enfant du Mont-Salvat, 1985 [1980], 82.)
9. Trois ou quatre seulement [des élèves] y prenaient goût, des nullards dans les études abstraites. Auguste les reconnaissait, ils étaient bien de sa race de Ventre Jaune, avec leurs figures mâchurées, leurs mains bonnes à tout faire, leur plaisir à tripoter le métal, la corne, la fibre américaine. (J. Anglade, Les Permissions de mai, 1992 [1981], 1021,)
10. Elle soufflait du nez comme un animal épuisé. Sur son beau visage mâchuré, les larmes avaient tracé des rigoles claires. (P. Magnan, Les Charbonniers de la mort, 1988 [1982], 141.)
11. Les visages et les mains étaient bien un peu « machurés » surtout si par malice, quelque grand, plus costaud, avait réussi, par surcroît, à vous faire manger plus de cendre que vous n’en vouliez. (J. Reyboz, Douceur d’automne, 1984, 104.)
12. Aux établissements « Jojo Cambouis & Co Ltd », c’est le calme plat. Inquiétant. Pas un chat dans la zone industrielle. Il leur faut grimper dans l’autocar d’état-major pour y débusquer un apprenti boutonneux, aussi mâchuré que son maître […]. (M. Mazoyer, Les Vacances des Berthes, 1985, 133.)
13. Y a que des mots pour dire à un garçon qu’il a oublié de se laver ce matin et que je le vois parce qu’il est tout machuré et qu’il a des piquerles [= chassie] au coin des yeux. (J.-N. Blanc, Esperluette et compagnie, 1991, 162.)
14. Devant cette apparition noircie, griffée, mâchurée, échevelée, en sueur et livide à la fois, le grand Pierrot, qui était en train de commander le champagne Canard-Duchêne pour de futures diffas [= réceptions] à la mairie, en perd son bagou au moins une bonne minute, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le début de son mandat […]. (A. Aucouturier, Le Milhar aux guignes, 1995, 70.)
15. […] deux farfadets habillés comme des romanichels, le visage toujours mâchuré […]. (M. Albertini, Les Merdicoles, 1998, 18.)
V. encore s.v. patte, ex. 4.
mâchuré de + subst.
16. Toutefois, Angelo, qui avait une barbe de trois jours, le visage tout mâchuré de ruisseaux de sueur séchée et la chemise déchirée par les ronces[,] n’avait pas l’air d’inspirer une grande confiance à ses compagnons. (J. Giono, Le Hussard sur le toit, 1951, 73.)
17. – Vous dites ça parce qu’il avait la frime mâchurée de rouge à lèvres, hein ?
– Et j’ai vu un manteau et un sac.
– D’accord. Il y avait une femme avec lui. (L. Malet, Du rébecca rue des Rosiers, 1991 [1958], 799.)
18. […] l’apprenti-forgeron avait les mains toutes noires et sa figure était toute mâchurée de poussière de charbon […]. (G. Garillon, Vosges de mon enfance, 2000, 85.)
V. encore s.v. peut, ex. 7.
— [En parlant d’un inanimé concret]
19. […] le lait de chèvre qui chauffe doucement dans un grand chaudron mâchuré […]. (M. Fillol, Petites Chroniques des cigales, 1998, 149.)
mâchuré de + subst.
20. […] le chaudron mâchuré de noir de fumée, suspendu à la crémaillère. (J. Rosset, Les Porteurs de terre, 1990, 110.)
2.2. Au fig. Franche-Comté, Isère (Vienne) "ivre". Synon. région. empégué*. – La réunion de conscrits s’est prolongée fort tard, je suis rentré un peu mâchuré (DuraffHJura 1986). Le Gustave a passé tout son après-midi au bistrot… Le soir, il est rentré chez lui complètement machuré (DromardDoubs 1991).
21. Oh, Billot Laillet !!… [à une noce] Y voyait plus clair. Alors il était mâchuré, lui ! Il a fait d’ ces bardées [= embardées] avec l’auto ! (L. Semonin, La Madeleine Proust, 1990, 145.)
2.3. Par extension Allier (sud-est), Lyon, Loire [En parlant d’une personne] "à la peau noire ou très brune".
22. C’est plein de gones*, plus ou moins mâchurés, que [= qui] baragouinent dans tous les patois. (Bulletin trimestriel de la société des amis de Lyon et de Guignol, 1973, dans SalmonLyon 1995.)
23. Coquelicot tente de se souvenir où il a bien pu déjà croiser ce gars mâchuré. Bah, quand on en a pas, tous les enfants se ressemblent. Mais quand même, celui-là… (G. Rey, La Montagne aux sabots, 1994, 122.)
— En emploi subst. Montceau-les-Mines, Lyon, Loire, Marseille "personne qui a le visage barbouillé (de noir)". On appelait autrefois les mineurs, au sortir de la mine, "les machurés", car ils avaient encore le visage et les mains noirs de charbon, les mines n’ayant alors aucune installation sanitaire (DornaLyotGaga 1953).
24. […] il revendait de l’alcool de contrebande aux marins des long-courriers, il avait déjà sa clientèle constituée.
– Les meilleurs c’est les machurés, les soutiers de Chine et de Macao […]. (P. Cauvin, Rue des Bons-enfants, 1990, 163.)
● Par extension "personne à la peau noire ou très brune". J’ai vu passer la Sylvie avec une espèce de machuré : je me suis demandé où elle avait été le pêcher (MeunierForez 1984). T’es pas un peu raciste de le traiter de « Blanche-Neige » ce grand mâchuré (PlaineEpGaga 1998).

graphie. La graphie â, régulière en fr., est, sauf exceptions (v. ici ex. 5, 11, 13 et 24), aujourd’hui la seule en cours.
◆◆ commentaire. Particularisme sémantique de grande extension couvrant une large bande à l’est (des Ardennes à la Provence, avec quelques points de diffusion vers l’Auvergne et le Languedoc oriental), documenté dep. apic. mascurer "salir, barbouiller, noircir" (ca 1200), mfr. maschurer (1507). V. encore pour le type lexical, apic. mascere v. tr. "id." (ca 1200) et aocc. mascarar (env. 1240, FEW ; TLF). Le type est encore bien vivant dans les dialectes avec un champ sémantique souvent restreint : "se barbouiller, se salir les mains ou le visage avec le noir de fumée" (ALMC 772 ; v. encore ALJA 1152 ; ALF 917). L’emploi est documenté en fr. au 16e s. aux sens propre et fig. (Calvin, Huguet), mais il est « inusité dans la langue de Paris » (Gdf). Il est resté de fait quelque peu marginal en fr. général (v. au 17e s. chez Fur 1690 machurer v. tr. "barbouiller ou noircir quelqu’un ou quelque chose" « pop. », « t. techn. d’imprimerie », et Languedoc le chauderon machure la poëlle expression proverbiale ; déjà chez Cotgr 1611 qui ne localise pas ses données). L’expansion du mot jalonnée dans FEW à partir de Fur 1701 est une erreur : ces notations sont tirées de Trév 1704 qui les emprunte explicitement à Marquis (ChambonMarquis 380, n. 7). Il s’agit d’un terme de l’aire oïlique (et probablement aussi frpr.) qui s’est surimposé à mfr. mascarer (Rab 1534 ; Cotgr1611), frm. mascaré part. passé (1944, Arnoux, TLF s.v. mâchurer1), et Languedoc oriental macharer, mascarer, Velay se mâcharer v. pr., Clermont-Ferrand macharer, dans le domaine occitan.
L’absence de marque « région. » dans la lexicographie moderne générale (GLLF mâchurer1 ; Lar 1982 ; Rob 1985 ; TLF mâchurer1 seulement « fam. », en dépit des attestations significatives d’une répartition dans le domaine est ; NPR 1993-2000 « vieilli » ; Lar 2000 « vx ») – et une bonne insertion littéraire (pas d’emploi de l’italique dans nos ex., un seul terme est entre guillemets) –, dénotent, non seulement la méconnaissance du caractère régional du terme, mais aussi, un processus de dérégionalisation. Ce processus passe d’autant plus inaperçu que la distribution géographique, qui englobe la Belgique (PohlBelg 1950 « fam. ») et la Suisse romande (Zumthor, à la frontière du Valais ; Pierreh. 1926 [1904] s.v. mâchuron, avec bibliogr.), n’a jamais été établie dans toute son extension.
◇◇ bibliographie. FEW 6/1, 430b-432a, mask- I 2 b ; ChambonMarquis [1609] machurer "barbouiller avec du charbon" « dauph. » et « lyonn. » ; RollandGap 1810 mâchurer qqn "barbouiller" ; PomierHLoire 1835 ; CunissetDijon 1889 (v. tr.), dans la métalangue s.v. charbouiller ; OffnerGrenoble 1894 (v. tr.) ; PutonRemiremont 1901 mâchuré "barbouillé de noir" ; ConstDésSav 1902 s.v. mâçhrâ ; VachetLyon 1907 ; CollinetPontarlier 1925 ; BoillotGrCombe 1929 (v. tr.) ; ParizotJarez [1930-40] ; BrunMars 1931 ; PrajouxRoanne 1934 (adj. et n.) ; DornaLyotGaga 1953 (adj. et n.) ; ManryClermF 1956 machuré "taché" ; GarneretLantenne 1959, 152 ; ZumthorGingolph 1962 (adj.) ; TuaillonRézRégion1983 (v. pr.) ; MeunierForez 1984 (v. pr.) « pop. » ; DuraffHJura 1986 « région. inconscient » ; MartinPellMeyrieu 1987 ; ChartronStÉtienne 1987 ; RobezVincenot 1988 (v. tr.) s.v. mâchuron ; ArmanetVienne 1989 ; LanherLitLorr 1990 (v. pr.) ; DromardDoubs 1991 et 1997 ; TamineArdennes 1992 « emploi très fréquent à la forme adjectivale » ; VurpasMichelBeauj 1992 (v. pr.) « bien connu au-dessus de 40 ans, attesté au-dessous » ; TamineChampagne 1993 « bien vivant comme v. et comme adj. » ; FréchetMartVelay 1993 (v. pr.) ; MichelNancy 1994 (v. pr.) ; RobezMorez 1995, dans la métalangue s.v. charbouillé ; FréchetAnnonay 1995 (v. pr.) « globalement attesté » ; SalmonLyon 1995 (v. pr., adj. et n.) ; FréchetDrôme 1997 (v. pr.) « globalement connu », part. passé/adj. s.v. mascaré ; ValMontceau 1997 (adj. et n.) ; FréchetMartAin 1998 (v. pr.) « usuel à partir de 60 ans » ; PlaineEpGaga 1998 (adj. et n.) ; MichelRoanne 1998 (v. pr.) « connu » ; QuesnelPuy 1998 (v. pr.) s.v. macharer (se) ; LesigneBassignyVôge 1999 ; MoreuxRToulouse 2000. – MègeClermF 1861 macharer ; BonnaudAuv 1976 macharer ; CampsLanguedOr 1991 macharer, mascarer (v. tr.) ; FréchetMartVelay 1993 (v. pr.) se mâcharer ; QuesnelPuy 1998 (v. pr., adj. et n.) s.v. macharer (se) et macharé.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance v. "tacher, maculer, barbouiller avec un produit très salissant (charbon, suie, etc.)" Argonne, 100 % ; Haute-Marne 75 % ; Ardennes, 70 % ; Marne, 45 % ; Aube, 30 %. Part. passé/ adj : "barbouillé" Haute-Saône, 100 % ; Jura, Doubs, 65 % ; Territoire-de-Belfort, 30 %.