écir n. m.
les citations
Auvergne usuel, géogr. "(dans les Monts d’Auvergne) violente tempête qui soulève en tourbillons la neige qui tombe et la neige au sol ; violent vent du nord ou du nord-ouest qui caractérise cette tempête". Stand. tourmente. Synon. région. burle*. – Messire l’écir (Fr. Graveline, L’Invention du Massif central, 1997, 53).
1. Pierre-sur-Haute. – Pendant la moitié de l’année la neige change le pâturage en désert. Les bancs s’amassent, se déplacent comme des dunes, rabotés, affilés et lissés par l’écir. (H. Pourrat, En Auvergne, 1966 [1950], 168.)
2. D’autre part, alors que dans les Alpes, la tourmente est dans les Préalpes un phénomène de crête, le relief tabulaire en fait, dans le Massif Central, la compagne presque obligatoire des chutes de neige. C’est l’écir des massifs volcaniques, la burle* du Velay ; la tempête de bise* qui arrache la neige sur les pentes les plus exposées, comble les creux, et édifie au moindre abri des congères énormes pouvant atteindre 8 à 10 mètres de hauteur. Durant l’hiver 1950-1, l’écir souffla avec assez de violence pour arracher ou sectionner au ras de la neige, des centaines de poteaux téléphoniques ou électriques, tordant même jusqu’aux mâts métalliques des transports de force, et accumulant dans les rues de certains villages des combles de 5 à 6 mètres. (P. Estienne, dans MélArbos, 1953, t. 1, 199.)
3. Le ciel est noir, le vent glacé, la nuit tombe vite. L’année s’est engagée sur la route de l’hiver. La grande aventure de l’hiver, trempé par l’eau, balayé par l’écir et enseveli par la neige. Où la trouver plus effrayante et solennelle que dans ces hautes solitudes du Cantal où les sapins aux barbes vertes ont l’air d’antiques divinités ? (A. Vialatte, Profitons de l’ornithorynque, 1991 [1968], 42.)
4. L’hiver en Auvergne a son génie : c’est l’écir, ce chien noir qui défend sa montagne, chien de complainte et de rural. (A. Vialatte, L’Auvergne absolue, 1983 [av. 1970], 142.)
5. Lorsque souffle l’écir, le vent de la tourmente, la neige entasse de redoutables congères. Le pays est plein d’histoires de gens perdus dans la neige, « histoires véridiques qu’ailleurs on prendrait pour des légendes ». (Récits et contes populaires d’Auvergne recueillis par M.-L. Tenèze dans le pays d’Aubrac, 1978, t. 1, 17 [Introduction].)
6. Sur les montagnes d’Auvergne à la rage des vents, balayées par la burle* et l’écir, les burons* se laisseront ensevelir dans une éternité de sommeil et d’hiver. (A. Galan, Burons que vent emporte, 1979, 10.)
7. [Pour gloser la locution occitane ciro coum’ un four :] Il faut entendre : L’écir nous vaut une tourmente de neige si épaisse qu’elle étouffe et aveugle comme la fumée d’un four, un four à pain des vieux villages […]. (L. Pucheral, « La Lozère, ma montagne » [La Brousse-Le Pont-de-Montvert], Lou Païs 250, septembre-octobre 1981, 159.)
8. Pour l’hydrologue comme pour le géomorphologue, les Monts d’Auvergne sont le domaine de la variété. Leur masse montagneuse allongée dans le sens méridien crée un domaine de hautes terres pittoresques où règnent des conditions climatiques changeantes, depuis les grands froids anticycloniques jusqu’à l’« écir » et aux redoux qui font disparaître le tapis neigeux. (M. Derruau, dans P. Bressolette (dir.), Les Monts d’Auvergne, 1983, 69.)
9. Toutefois, la circulation hivernale est délicate car la neige est souvent lourde et collante, surtout à l’ouest [des Monts Dore]. Le rude vent du nord, l’Écir, qui, avec une obstination répétée, prend les planèzes* en écharpe, l’amasse volontiers en congères épaisses et profondes qui obstruent les cols, bloquent les routes et isolent hameaux et fermes. (Guide Bleu. Auvergne, Bourbonnais, Velay, 1992, 282.)
10. L’écir habite le Cézalier comme la foi un chrétien. (J.-P. Leclerc et Fr. Panek, Contes et recettes des pays d’Auvergne et d’Aveyron, 1996, 125.)
11. Cette nuit-là, l’écir courut si vite qu’il vint cogner la maison de plein fouet. Se faufilant par les vantaux des volets, il choqua violemment la fenêtre. […] des poussières de neige tourbillonnèrent sous la lune ronde. (J.-P. Leclerc, D’un hiver à l’autre, 1997, 38.)
12. Après une nocturne tempête neigeuse, un glacial vent d’est s’était levé, ravivant l’azur. L’écir s’en donnait à cœur joie, transformait le relief du paysage. (J. Mallouet, Les Jours chiffrés, 1999, 27.)
— Au pl., littér.
13. L’hiver venu, la montagne sévère réserve bien des tourments au voyageur. Il y a en particulier le col de La Besseyre à franchir. Un lieu sinistre, hostile, battu des vents, où semblent se donner rendez-vous tous les écirs cantaliens. (J. Mallouet, Jours d’Auvergne, 1992 [1975], 285.)
14. […] mais le paysage environnant était encore plus austère, car exposé à tous les écirs soufflant des montagnes proches, et ce climat âpre et rigoureux forgeait le caractère des habitants, paysans renfrognés et endurcis[,] difficiles à dérider. (A. Paillissé-Capmau, Les Quatre Filles du chef de gare, 1995, 50-51.)

graphie et prononciation. La graphie isolée essir (seulement BonnaudAuv 1976 dans notre documentation) provient de MègeClermF 1861 ; elle a été préconisée par Dauzat (Le Monde, 20 avril et 16 juin 1948, d’après P.-F. Fournier, BullAuv 70, 102), mais sans succès (v. le dépit qu’il exprime dans FrMod 15, 63). – Nous n’avons pu attester dans la documentation écrite la variante /eʃir/ (notre idiolecte) ; l’auteur anonyme, qui écrit écir (« Vassivière », L’Auvergne littéraire, 174-175, 1962, 2), indique cependant en note : « Prononcez : “échir” ».
remarques. On a donné récemment le nom d’écir à un fromage (sorte de fourme) fabriqué dans l’Aubrac : « Salade à l’écir de l’Aubrac [restaurant de Lassouts] » (Menus du terroir. “L’Aveyron dans votre assiette”, 1998) ; « Plateau de fromages : Laguiole*, cabécou*, l’Ecir en Aubrac [restaurant de Majorac, près d’Estaing] » (Ibid.), « Plateau de fromages (Cantal, Ecir, Chèvre) » (Ibid.) ; « L’écir d’Aubrac, un fromage de vache moelleux » (Avantages, n° 139, avril 2000, 198).
◆◆ commentaire. Attesté dep. Legrand d’Aussy (« dans les départements du Puy-de-Dôme et du Cantal » 1794/1795 ; PuyD. 1803/1804 et 1834, v. ChambonMatAuv ; DoniolVoyBAuvergne 1847, 169 ; 1852 (« Les parties élevées du département sont en outre sujettes pendant cette saison [l’hiver] à des tourbillons neigeux connus dans le pays sous le nom d’écirs, et qui sont de véritables trombes comparables à celles de Norwège et presque aussi redoutables qu’elles » DéribierCantal, t. 1, 367) ; 1857 (« Fageole (la), village situé sur la montagne, et que traverse la route n° 9. Ce lieu est redoutable pendant l’hiver, à cause des écirs ou tourbillons de neige très fréquents sur ces hauteurs » DéribierCantal, t. 5, 576) ; MègeClermF 1861, essir, écir ; PuyD. 1874, Primes d’honneur 427, aussi écir de neige), écir fait partie du vocabulaire de base des discours géographique et régionaliste sur l’Auvergne ; il a été accueilli dans la lexicographie générale (comme régionalisme marqué) à partir de LittréSuppl 1877 (citant Primes d’honneur 1874 et Heuzé)a. Probablement emprunté à bauv. eycire (ClermF. 1659, Champflour, et mil. 17e s., J. Pasturel, tous les deux dans Noëls nouveaux, B.M.I.U. Clermont-Ferrand, A 30064, resp. 82 et 85)/eichire (ClermF. mil. 17e s.)b dont on n’a plus de témoignage à l’époque contemporainec, non sans une triple adaptation : dédialectalisation de l’initiale (sur le modèle des verbes en ey- < ex- + c = fr. é-), dépalatalisation de /ʃ/ devant /i/d, effacement de ‑e (maintenu dans écyre MègeClermF 1861 s.v. essire) d’après le genre masculin du mote. Certains des exemples ci-dessus se rapportent à l’Aubrac (ex. 5) ou au Mont Lozère (ex. 7) : dans l’état de la documentation, nous ignorons s’ils reflètent un usage effectif du mot dans ces régionsf.
a Mais le mot est absent des dictionnaires majeurs (TLF, GLLF, Rob 1985).
b J. Pasturel, Le Livre quatrième de l’Enéide de Virgile traduit en auvergnat (ms. 711 B.M.I.U. Clermont-Ferrand, cop. déb. 18e s.). Le mot est à la rime dans les deux exemples de Pasturel, et avec pire, ce qui exclut, comme nous le fait pertinemment remarquer Chr. Hérilier, une graphie en <-e> pour le féminin.
c Pour le verbe (PuyDSO. Brivadois, Cantal, AveyrN.) dont eycire / eichire est le dérivé régressif (pour ‑e, cf. Ronjat 3, 333), v. ALMC 49 et Reichel Bïzà Neirà 78, 32.
d La non-palatalisation pourrait éventuellement témoigner d’un emprunt relativement ancien (mais les premiers témoignages graphiques de ce changement remontent au 16e s. selon Dauzat RLiR 14, 136, 144, 145 ; cf. Ronjat 2, 22).
e Des formes dialectales contemporaines citées par FEW (qui ne présentent pas ‑e final), Aurillac, Ytrac ecir sont régulièrement exemptes de palatalisation, mais il serait étonnant que le mot français soit emprunté à l’aurillacois. La non-palatalisation dans Limagne ecir (« Ecir », Pommerol 1897, zone de Gerzat/Riom) indique plutôt, en revanche, que le lexicographe a relevé la forme française (ou une forme patoise empruntée au français).
f Pour le nord du département du Cantal, v. ex. 12, et l’exemple suivant : « Les gens du pays citent maints exemples de ces foires que “l’ècir” et les "comfles" ont empêché de se tenir parfois jusqu’au début de mai » (E. Abraham, « Le pays de Murat », RA 47, 1933, 129).
◇◇ bibliographie. FEW 11, 593a, sidus ; Dauzat FrMod 13, 97 (non consulté) ; ChambonMatAuv 1994, 29.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96 : Ø.