jasserie n. f.
les citations
1. Loire, Puy-de-Dôme vx "hameau pastoral des hautes chaumes des Monts du Forez, constitué de plusieurs burons* (ou jas)".
1. Dans les hauteurs cristallines du Forez, entre la Dore, affluent de l’Allier, et le fleuve Loire, l’activité pastorale était tout autre […]. Plusieurs jas formaient une jasserie. Ces minuscules hameaux, à la fois demeures des humains et étables pour les vaches, abritaient essentiellement femmes et enfants, qui rentraient au logis deux fois par jour pour la traite. Pendant que les hommes, dans la vallée, se livraient aux travaux de la fenaison et de la moisson, leurs épouses fabriquaient la fourme* d’Ambert, avec le lait des vaches de race ferrandaise. (J. Mallouet, Les Jours chiffrés, 1999, 191.)
□ Avec commentaire métalinguistique incident.
2. Derrière l’ourlet qui les abrite de la bise* s’égrènent des jas, – cette file de jas, c’est la jasserie, – des burons* en granit sous leur capuche de chaume, sous leur tuilage chargé de pierres. Ils s’alignent sur le bief qui leur amène l’eau […]. (H. Pourrat, En Auvergne, 1966 [1950], 167-168.)
2. Loire, Puy-de-Dôme usuel, géogr. "ferme d’estive des hautes chaumes des Monts du Forez, servant d’habitation temporaire et d’étable et où se fabriquait traditionnellement la fourme d’Ambert ou de Montbrison". Synon. région. buron*, chalet*, jas (vx), mazuc*. – La vie franciscaine des « burons » et des « jasseries » ascétiques (A. Vialatte, L’Auvergne absolue, 1983 [av. 1970], 146) ; l’estivage en jasserie (D. Palmier, Études foréziennes 6, 1973, 45). On monte aux « jasseries », comme on dit (Pays et gens de France, n° 21, le Puy-de-Dôme, 11 février 1982, 40) ; la jasserie-musée du Coq Noir (Chamina, Balades à pied en Auvergne. Monts du Livradois-Forez [sic], 1994, 58).
3. Les petites exploitations paysannes comprenaient presque toujours une ferme permanente et une jasserie dans la montagne, sur les Hautes Chaumes. De l’une à l’autre, quelques kilomètres à vol d’oiseau : il suffisait de traverser la vaste forêt de hêtres et de sapins pour déboucher sur les bruyères. Là, entre 1 200 et 1 600 m d’altitude, chacun conduisait ses bêtes en été, et l’on fabriquait la « fourme* d’Ambert » selon des méthodes ancestrales, chacun pour soi, dans sa jasserie. (A. Fel, L’Auvergne, le Bourbonnais, 1973, 52.)
4. Les conditions climatiques, toujours très dures dans cette région, ont régi le mode de construction de la jasserie. Composée d’un seul bâtiment, elle est établie à flanc de montagne, toujours orientée au sud, et ne comporte aucune ouverture sur la face nord. (D. Palmier, « Le patois de Saint-Bonnet-le-Courreau », Études foréziennes 6, 1973, 44.)
5. À la différence des burons* et mazucs* du Cantal, les jasseries du Forez n’étaient pas isolées : elles s’alignaient à la queue leu leu sur le versant de la montagne et formaient de véritables hameaux. (J. Anglade, Le Pays oublié, 1982, 184.)
6. Jusqu’au début du xxe siècle, les hautes terres [de Saint-Pierre-la-Bourlhonne] furent utilisées comme pâturages d’été avec les jasseries. Un syndicat créé en 1965 cherche à utiliser ces pâturages abandonnés pour l’élevage du mouton. (Ch. Perronin, « Saint-Pierre-la-Bourlhonne », dans A.-G. Manry (dir.), Histoire des communes du Puy-de-Dôme, t. 4, Arrondissement d’Ambert, arrondissement de Thiers, 1988, 121.)
7. Ces jeunes gens non encore mobilisés, craignant l’arrivée des allemands [sic], s’étaient réfugiés à Prabouré à la jasserie Chantegret. (R. Clemet, « Un épisode inédit de notre histoire locale [= Saint-Anthème] durant la guerre de 40 », Chroniques historiques du Livradois-Forez 17, 1995, 82.)
8. En 1995, un peu au-dessus du col de la Croix du Fossat (1 428 mètres), une dizaine de monuments en ruine (jasseries) témoignent de l’activité passée d’une petite communauté qui, à son apogée, devait réunir plus de soixante-dix personnes […]. (Science & nature, n° 59, octobre 1995, 70.)
9. Signe d’espoir et de renouveau, le conservatoire a, d’autre part, racheté, au lieu-dit « Les Chaumettes », une jasserie qu’elle [sic] loue à Laurent Dumont Saint-Priest. Renouant avec une tradition multi-séculaire, ce jeune producteur de fourme* d’Ambert fermière est actuellement le seul à monter en estive avec ses quatorze vaches. (Science & nature, n° 59, octobre 1995, 73.)
10. Voici donc les jasseries rassemblées par groupe de cinq, six, voire plus, fréquemment alignées sur une même courbe de niveau […]… Dans ces jasseries demeuraient, à la belle saison, les femmes et les enfants qui gardaient le troupeau et fabriquaient la fourme* d’Ambert, tandis que les hommes, redescendus à l’étage de l’habitat permanent, fanaient, moissonnaient…[…] / Les jasseries, comme le buron* du Cantal, étaient donc une exploitation d’estive comprenant un bâtiment, des pâturages collectifs et un pré de fauche, ou « fumée » engraissé par tout un système d’écoulement et de récupération de l’eau de nettoyage de l’étable. (Le Livradois-Forez, 1998, 117-118.)
— En contexte synonymique avec buron.
11. Mais toute la partie nord de la commune [de Saint-Anthème] reste le pays des hautes chaumes d’estive, parsemées […] de burons* ou fermes d’été (les jas ou jasseries). Au hameau du Grand Genevrier, sur le C.D. 106, l’une de ces jasseries a été transformée en musée paysan. (M. Boy, Petit Guide de l’arrondissement d’Ambert, 1984, 45.)
□ Dans un commentaire métalinguistique incident.
12. […] ce sont les femmes qui, l’été venu, conduisent le troupeau aux hautes chaumes. Elles y vivent juin, juillet, août, une partie de septembre, dans des « burons* » qu’elles appellent « jasseries », et tout le temps qu’elles ne passent point à traire passe à fabriquer la fourme* d’Ambert […]. (G. Conchon, L’Auvergne, 1963, 79.)
□ En emploi métalinguistique ou autonymique.
13. Vue de près, la Tour Maure semblait plus anormale encore qu’en photo. La construction s’était manifestement appuyée sur quelques bâtiments préexistants, de ces étables montagnardes que les Auvergnats nomment jasseries. (J.-P. Manchette, Ô dingos, ô châteaux !, 1972, 145.)
14. De nos jours, le nom de « jasserie », dans l’esprit des Foréziens, est synonyme de lieu de loisir, sinon de plaisir. Dans le Massif du Pilat, comme dans les Monts du Forez, les jasseries sont des auberges campagnardes où, devant un bon feu de cheminée, on déguste un repas paysan en se délassant d’une longue marche dans la lande, au milieu des bruyères, ou d’une randonnée à ski. (MeunierForez 1984, 131.)
15. Jasserie ? Ce mot est l’une des clefs de ce monde. Il vous ouvre la porte, vous accueille, vous retient longtemps. Il ne vous quitte plus. Des jasseries, il n’en existe que là [= dans les monts du Forez]. / Ceux qui croient connaître vous affirmeront : « Ce ne sont que des burons*. » Erreur ! Une jasserie est une ferme d’altitude peuplée d’une demi-douzaine de femmes et d’enfants et d’autant de vaches. (Fr. Graveline, L’Invention du Massif Central, 1997, 192.)

◆◆ commentaire. Terme spécifique de la vie pastorale traditionnelle des Monts du Forez, commun au Puy-de-Dôme (où il est bien connu dans tout le département, cf. enq. DRF) et à la Loire, et qui ne semble pas remonter plus haut que l’époque moderne (cf. Dufour, MélNeufbourg 1942, 32 n.1). Dans son sens originel collectif (1), il est attesté dep. 1742 (« une jasserie composée de neuf cabanes », doc. Marat, DrouotDocLivradois 3, 10 ; 1743, doc. St-Anthème, DrouotDocLivradois 4, 98 ; 1790, en syntagme toponymique, J.-E. Dufour, Dictionnaire topographique du Forez s.v. Jasserie des Cinq Fonts ; DéribierCantal 1852-1857, t. 2, 1853, 22, n. 1 « Dans les jasseries ou exploitations fromagères de la chaîne du Forez, on ne trouve plus le mazut du Cantal » ; PuyD. 1854, J.-B. Bouillet, Dictionnaire des lieux habités du département du Puy-de-Dôme 168 ; 1861, MègeClermF ; 1863, GrasForez s.v. sounailli, dans la métalangue ; 1864, F. Esquirou de Parieu, Dictionnaire statistique du Cantal, cité RHA 44, 46 n. 151 ; 1868/1869 et 1870 dans LittréSuppl 1877, qui introduit le mot dans la lexicographie généralea ; 1878, Primes d’honneur 603). Pour la suffixation à valeur collective, cf. en particulier fr. d’Auvergne établerie "étable, écurie pour bétail ; pl. ensemble des écuries et étables d’un domaine"b. Le sens 2, plus récent (dep. 1874, Primes d’honneur, 446 : « [Une vacherie] comprend un ou plusieurs burons ou jasseries » ; av. 1941, Autrefois, la vallée de l’Ance. Jean Chataing (1871-1941), 1985, 82), dans lequel jasserie avec, secondairement, buron, par métonymie, a évincé le simple jas (dep. 1549, doc. Chalmazel, jact, DrouotDocLivradois 3, 9)c, est aujourd’hui le seul véritablement usuel, buron* fonctionnant comme hyperonyme supra-local. Le changement sémantique et lexical reflète l’évolution économique : « dans les dernières années du xixe siècle, le groupement en jasserie éclate définitivement au profit du jas individuel », et « désormais […] le particulier est maître du sol et de surcroît utilisateur du communal subsistant » (Boithias BullAuv 88, 375) ; aujourd’hui, après l’effondrement du système d’exploitation traditionnel (vers 1950), les ex. 11 et 14 témoignent de l’intégration des jasseries à la civilisation des loisirs et du tourismed. Le fait que les attestations foréziennes du type simple jas (dès 1549) précèdent de deux siècles les premières attestations auvergnates (1742 et 1743), le fait aussi qu’au plan dialectal auv. jassaio puisse être senti non-autochtonee, incitent à penser que jasserie est probablement originaire du versant forézien. Pour les formes dialectales (occitan auvergnat oriental et francoprovençal du Forez), v. FEW et Z 104, 175, 176.
a Localisation trop large (« Centre ») dans TLF, trop particulière (« Auvergne ») dans Rob 1985.
b MègeClermF 1861 ; FEW 13/2, 223b, stabulum ; déjà Courpière 1493 (DrouotDocLivradois 4, 63) ; Arlanc 1565 (establerye, DrouotDocLivradois 4, 33) ; Gerzat 1790 (MAC 29, 217) ; DoniolVoyBAuvergne 1847, 180.
c Aj. encore à la documentation de TLF les attestations suivantes : mfr. et frm. jat (1559, doc. Chalmazel, DrouotDocLivradois 3, 9 ; 1742 [le marquis de Chalmazel à l’intendant d’Auvergne], DrouotDocLivradois 3, 10 ; 1742, doc. Marat, DrouotDocLivradois 3, 10), jact (1640, doc. Chalmazel, DrouotDocLivradois 3, 9 [le preneur est de Job]), jas (1649, doc. Chalmazel, DrouotDocLivradois 3, 9 ; 1654, doc. Chalmazel, DrouotDocLivradois 3, 9 [le preneur est de Job] ; 1658, doc. Chalmazel, DrouotDocLivradois 3, 10 ; 1679, doc. St-Anthème, DrouotLivradois 5, 123), ja(c)t (1685, doc. Sauvain, BullAuv 91, 325, 326, 327 ; 1743, doc. St-Anthème, DrouotDocLivradois 4, 97, 98, 101). – Dans un seul exemple de la documentation, jasserie semble s’opposer à jas suivant un axe sémantique différent : « La jasserie comprend le bâtiment (jas ou cabane), la fumade et le système hydraulique » (Science & nature, n° 59, octobre 1995, p. 72). Selon un autre exemple (M. Derruau, dans P. Charbonnier et al., Auvergne, 1985, 312), jasserie désignerait « le pâturage » environnant le buron (même définition dans GrasForez 1863) ; v. encore Itinéraires de découvertes. L’Auvergne, 1997, 103 : « La jasserie englobe tout ce qui gravite autour du jas ».
d Trois restaurants La Jasserie dans la Loire et le Puy-de-Dôme selon Minitel 1996.
e Témoignage pour Saint-Pierre-la-Bourlhonne : « Dïzon ou be jassaio, ou be buron ou be chabanà, mâ lou mou auvarnhat vrei i chabanà » (M. Chambas, « Souvenï de là chabanà de là Chambouità », Bïzà Neirà 60, 1986, 26).
◇◇ bibliographie. FEW 5, 7a, *jacium ; TLF ; Chambon Z 104 (1988), 174-176 (critique de l’article du TLF ; bibl.) ; Chambon Lalies 17 (1997), 33-53, notamment 47-48 ; ChambonÉtudes 1999, 147 (Pourrat) et 194 (Gras) ; PotteAuvThiers 1993.
△△ enquêtes. EnqDRF 1994-96. Taux de reconnaissance : Puy-de-Dôme, 80 % ; Cantal, 30 % ; Haute-Loire (ouest), 15 %.